Un féminisme mortel
Maria Poumier
La
double page consacrée par Le Monde Diplomatique aux
propositions de Violaine Lucas et Barbara Vilain présentées
comme « Le meilleur de l’Europe pour les femmes », (n° 650,
mai 2008), est extrêmement ambiguë. Il s’agit de nous vendre
là l’idée de « l’élaboration de la ‘clause de l’Européenne
la plus favorisée’ » comme une « démarche novatrice qui
pourrait bien devenir l’une des modalités prioritaires de la
construction de l’Europe des valeurs […] Si la clause de
l’Européenne la plus favorisée réussit, d’autres domaines
pourraient suivre et changer la relation des citoyens à la
construction européenne, perçue comme régressive en matière
de droits ». Si le dossier propose bien des mesures
justifiées de protection pour les femmes en situation de
faiblesse, d’autres propositions sont en complète
opposition avec l’histoire et l’inspiration générale du
journal, plutôt ancré à gauche, c’est-à-dire à la recherche
de tout ce qui peut consolider la réalisation des trois
valeurs combinées : liberté-égalité-fraternité, avec une
attention particulière aux majorités souffrant des
injustices structurelles renforcées par les mécanismes
étatiques.
La protection du sexe faible, dont se
réclame traditionnellement la gauche, est invoquée dans un
mélange inextricable de propositions diverses, visiblement
pour enrober des innovations impopulaires. C’est grave,
parce qu’il s’agit d’ouvrir la porte à une répression
généralisée de la culture traditionnelle. Cela sera
volontiers relayé par les Maîtres du discours globalisé, car
cela permettrait, dans la foulée, d’étouffer toutes sortes
d’expressions de la résistance populaire au formatage
idéologique. On trouve par exemple à l’article mariage :
« primauté du mariage civil. S’y ajouterait la loi espagnole
pour l’ouverture sans restriction aux homsexuel-le-s » ;
pour l’avortement : « délai légal de dix-huit semaines (un
minimum de douze semaines, délai le plus répandu en Europe,
est requis). La pilule abortive [dite du lendemain] est
autorisée et l’acte remboursé ». En matière de
prostitution : « Abolition de fait de la prostitution,
pénalisation du client, impunité accordée aux prostituées »
+ « création de centres d’aide, avec une attention
particulière portée aux victimes de la traite ». Et pour
l’autorité parentale : « Etablissement de l’autorité à
partir du lien de filiation. Exercice conjoint de l’autorité
maintenu en cas de séparation. S’y ajouterait la loi des
Pays-Bas pour l’attribution judiciaire de l’autorité à l’un
des parents et à son partenaire, quelle que soit son
orientation sexuelle ».
Au final, l’Europe se verrait judiciairement
ligotée par un lobby homosexuel. Quelle régression par
rapport au joyeux amour libre et libérateur tel que Wilhelm
Reich nous en a fait rêver ! Un juriste libertin manierait
cruellement l’ironie : « L'Etat, de nos jours, n'est déjà
que trop totalitaire pour le laisser sans protester
s'occuper de l'"amour" ("l'infini à la portée des caniches"
disait Céline). Du point de vue de l’Etat, seul le couple
hétérosexuel devrait être pris en considération, dans le
seul rapport d'intérêt public qui est celui de la
démographie/procréation. Tout le reste ne devrait relever
que de (vains) débats pour caniches libérés (ouah, ouah
!)... Politiquement la sodomie, élevé à la dignité
de liberté publique et non de simple licence, est, sur cette
base, dépourvue de sens commun. Mais la morale des droits de
l'homme et des caniches réunis fait perdre, me semble-t-il,
à la majorité de nos contemporains le sens commun ».
C’est trop cruel, et c’est inadmissible
parce c’est un militant d’extrême-droite (Maître Eric
Delcroix) qui le dit ? En tout cas, le Vatican paraît de nos
jours incroyablement léger et libertaire, avec ses
hardiesses à contre-courant, purement verbales, d’ailleurs,
largement inaudibles mais… bientôt un jour ou l’autre
passible des tribunaux (avec ou sans scandales individuels
sur fond de répudiation universelle, parce qu’on débusque
dans l’Eglise des sodomites honteux : haro sur le baudet…).
En fait la logique générale du projet de
Violaine Lucas et Barbara Vilain est bien violente et bien
vilaine. On chercherait en vain, dans leur article, la
moindre réminiscence du devoir de fraternité, le seul qui
puisse fonder un pacte dans l’universel et en tant
qu’émanation d’une ou plusieurs nations faisant alliance. La
fraternité c’est le fait de se reconnaître en tant que
frères en humanité, et de reconnaître l’exigence de
compassion pour les plus faibles. L’Europe ne sera vivante
que si elle est admet le devoir de fraternité, celui qui
sous-tend généralement les analyses du « Diplo », sur les
contrées les plus diverses.
Les êtres humains ne peuvent être dits
frères qu’à condition de reconnaître une filiation commune.
C’est une tautologie : nous sommes frères dans la mesure où
nous nous reconnaissons enfants de nos parents qui l’étaient
à leur tour, et ce, jusqu’à Adam et Eve, pour faire court.
De ce constat biologique émane la loi même de toute
civilisation, que nous appelons la fraternité, celle qui
nous oblige tous à nous traiter en frères, et à traiter nos
enfants et nos parents en frères, à ne pas les abandonner à
leur faiblesse.
Or la description de l’identité des humains
en termes de genre masculin et féminin, auxquels les
auteures du texte ajoutent un troisième genre, placé au même
rang dans la définition de son identité et « devant » jouir
des mêmes droits censés caractériser les individus des deux
genres, constitue un négationnisme complexe et profond :
-
Négation de la loi
biologique et psychologique, qui
veut que l’humanité se reproduise par la rencontre sexuée de
deux individus et non pas trois, un père et une mère,
débouchant sur le processus d’affiliation, de la
reconnaissance par l’enfant de ses parents, qui lui fera
accéder à son tour à la parentalité pleine.
-
Négation de la temporalité
dans laquelle s’inscrit l’individu.
Avant de devenir un ou une féministe, l’humain est un enfant
à la merci de la génération précédente ; après son âge
d’agressivité sexuelle maximum, l’humain devient un
vieillard à la merci des générations suivantes. Définir
l’identité des personnes par l’un des trois « genres » est
une simple extrapolation abusive de l’un des âges de la vie.
-
Négation de la laïcité
comme engagement à respecter les différentes affiliations
religieuses que choisissent les individus: en effet, s’il
est bien un point commun à toutes les croyances, c’est la
condamnation de ceux que nous appellerons ici les sodomistes
(militants pour la reconnaissance de droits liés à la
pratique de la pénétration sexuelle entre hommes) ;
reconnaître aux sodomistes des droits cumulant ceux de des
femmes (gays se déclarant maman) et des hommes (lesbiennes
se déclarant papa) est une profonde violation de la laïcité,
qui est une neutralité entre les différentes religions, et
non pas une anti-religion qui serait supérieure.
-
Négation de l’égalité des
citoyens devant la loi : la
population de l’Europe se renouvelle et s’accroît grâce à
un afflux migratoire de pauvres en provenance de nations
profondément religieuses ; si le projet sodomiste des
auteures entrait en vigueur, les nouveaux producteurs, au
cœur de notre vieille Europe « choisissant » comme idéologie
officielle le sodomisme, se retrouveraient doublement
discriminés, chaque fois qu’ils manifesteraient leurs
convictions antisodomistes, soit en tant que prolétaires
attachés à leur famille comme rempart solidaire contre les
exactions du marché et les abus de l’Etat, soit en tant que
croyants fidèles à leurs traditions.
-
Négation de la liberté
d’expression. A ce jour la
pornographie se réclame de la liberté du marché, non d’un
droit au plaisir protégé par la Loi. Si le projet des
auteures triomphait, rien n’empêcherait plus la publicité de
pratiquer continuellement et massivement l’incitation au
sodomisme. Ainsi le sodomisme serait le premier article du
marché protégé par des lois spécifiques, et les dissidents
seraient traités en délinquants.
-
Négation de l’Europe.
L’extension du principe de la clause de l’Européen(ne) le/la
plus favorisée aux sodomistes suscitera forcément une
riposte : la revendication du principe de la clause de
l’Européen(ne) le/la plus favorisé(e) en matière de droit
des religions; l’Irlande, l’Italie, l’Espagne ou la Pologne
peuvent à ce titre constituer un front, bloquant toute
consolidation ou unification de l’Europe.
-
Négation de la logique.
On constate une incohérence flagrante dans l’encadré
« bouquet législatif » qui précise le projet des auteures :
dépénalisation de la prostitution, mais pénalisation du
client des prostituées (et prostitués ?). Tous les
négationnismes ci-dessus constituent aussi des dérogations à
la logique, leurs conséquences se retournant contre les
principes de rationalité auxquels sont attachés les nations
démocratiques.
-
Négation de la conscience.
Les auteures associent étroitement la défense du sodomisme à
celle de l’avortement. Or, jusqu’à preuve du contraire, même
les féministes les plus radicaux/cales reconnaissent que
l’avortement est un dégât, la sanction d’un échec, la
concrétisation d’une défaite de l’individu(e) face à des
pressions insupportables (économiques, psychologiques,
sociales). Il s’agit donc pour les auteures de bâtir
l’Europe en prenant pour pierre d’angle un moment
exceptionnel, intensément négatif, qui est toujours reconnu,
a posteriori, comme l’un des pires moments d’une existence
individuelle. C’est là en profondeur un viol de la
conscience, de la loi intérieure qui exige que l’humain se
réfère à ses victoires en humanité, pour croître en tant
qu’humain. La loi morale universelle exige qu’un déficit
d’humanité soit réparé par une victoire de la conscience, et
non pas par la pseudo-sacralisation laïque des circonstances
écrasantes qui ont condamné injustement un individu à
sacrifier sa paternité, sa maternité, ou la simple logique
vitale que nous appelons notre « raison d’être ».
-
Négation de l’humanisation
de l’homme. Le sodomisme
institutionnalisé se justifie par la protection des
minorités souffrantes. L’avortisme institutionnalisé se
justifie à son tour par la nécessité de la protection de la
femme en position de faiblesse. Or le sodomisme et
l’avortisme combinés fragilisent toutes les alliances
familiales, dès lors que ce sont des conduites d’échec qui
sont consacrées à titre de « victoires » de l’individu
contre la religion et la tradition, et donc contre la
famille qui est le lieu où celles-ci se perpétuent. L’échec
du couple parental, l’échec de la solidarité entre
générations, se trouvent donc validés par l’apologie de
l’échec de l’individu.
-
Négation du droit des
enfants et des seniors. Les
auteures veulent bâtir l’Europe sur certaines libertés
protégées ne concernant qu’une catégorie précise : les
adultes exerçant une activité sexuelle. Or toutes les
constitutions européennes reconnaissent que les enfants ont
un droit imprescriptible à la protection familiale, la
cellule familiale reconnue étant le lieu primordial de
transmission des valeurs, et de frein à la barbarie. Les
seniors, classe d’âge en expansion, sont en train de
s’organiser pour obtenir la reconnaissance explicite de
leurs droits au sein de leur famille, pour compenser leur
affaiblissement.
-
Négation du principe de
réparation. La santé psychique de
l’individu repose sur le retournement du symptôme en remède.
Ainsi les sentiments d’abandon, d’injustice et d’oppression
qui caractérisent tant les individus portés vers
l’avortement que vers le sodomisme, et qui les amènent à
souhaiter des lois qui les protègent, ne peuvent échapper à
l’enkystement dans la souffrance que s’ils s’inversent en
générosité envers les plus faibles. C’est la saine logique
qui sous-tend la revendication de parentalité de nombreux
homosexuels. Traditionnellement, le lien de parrainage est
celui qui, à côté de la parentalité biologique, permet à la
famille d’étendre son réseau protecteur, et aux individus
désireux de s’impliquer dans une fonction protectrice de
s’allier pour la vie à un enfant, avec le consentement de la
famille. Or la substitution du parrain ou de la marraine par
l’éventuel droit parental de l’identité sodomiste constitue
une supplantation, et non pas une réparation.
Historiquement, le féminisme révolutionnaire
a toujours comporté deux branches : la branche
aristocratique et intellectuelle, portée par des
personnalités exceptionnelles soucieuses de faire
reconnaître la légitimité de leurs expériences et de
leurs exigences, souvent tolérées dans leur milieu, de même
que le sodomisme affiché, variante du libertinage qui a
toujours fait partie des privilèges de l’élite et des
courtisans ; la branche ouvrière des femmes écrasées par les
abus masculins et acculées à travailler pour assurer la
subsistance de la famille. Historiquement, quand le
féminisme impose le respect, c’est qu’il est
indissociablement lié à la libération des opprimés. Flora
Tristan, Clara Zetkin étaient des militantes intratables. Et
l’abolition de l’esclavage a été porté par des femmes
blanches bien plus radicales que leurs pairs : Olympe de
Gouge ou Harriett Beecher Stove étaient des rebelles
doublement martyrisées dans leur milieu, parce
qu’intransigeantes dans leur défense des libertés
fondamentales pour TOUS. Les revendications des femmes sont
parvenues à faire céder les pouvoirs en place lorsque les
deux branches sociologiques se sont rapprochées autour d’un
argument que les hommes ne pouvaient pas contester :
l’argument du bien des enfants ; les femmes étant chargées
de l’éducation des enfants devaient elles-mêmes jouir de
l’instruction et de droits correspondant à leurs
responsabilités pour transmettre aux enfants les valeurs
fondamentales, expliquaient-elles au XIXème siècle. On peut
constater partout et toujours que la société entière
reconnaît la légitimité des revendications des femmes en
période de guerre, lorsqu’on a besoin d’elles au-delà du
gynécée ; et on constate aussi que les femmes qui ont le
choix continuent à s’investir massivement dans les domaines
qui sont des extensions de la fonction maternelle :
éducation, médecine, services sociaux.
Le féminisme officiel, représenté par « Choisir la cause des
femmes » où se distinguent Violaine Lucas et Barbara Vilain
[1], est une tentative barbare pour détourner, au profit de
l’idéologie des courtisans, la vocation séculaire des femmes
à freiner et contrebalancer la folie abusive des hommes en
position de domination. Ont-elles fait des propositions de
loi à l’échelle européenne inspirées par la révolte devant
le destin fait aux femmes par 60 ans d’occupation, de
veuvage, de faim au quotidien pour nourrir des enfants qui
peuvent être abattus impunément par une armée d’occupation
dès qu’ils mettent le nez dehors, avec le soutien actif des
gouvernements occidentaux, comme c’est le lot « normal » des
Palestiniennes ? Que nenni !… Ce qu’on sait de source sûre,
en revanche, c’est que Gisèle Halimi, présidente de
« Choisir la cause des femmes » compte sur le soutien de son
projet européen du ministre Kouchner, celui-là même dont le
rôle est de nous faire gober les bienfaits d’une guerre
nucléaire contre l’Iran, pour les beaux yeux d’Israël. [2]
Pourtant le féminisme sous la révolution
française, c’était aussi des Andromaques brandissant leurs
nourrissons pour séparer les combattants d’une guerre
absurde et injuste, telles « Les Sabines représentées par
David en 1799 (avec une incontestable sensualité gay,
d’ailleurs). Les temps ont changé ; le pouvoir féministe
défend la cause des femmes les plus favorisées qui tuent et
font tuer les innocents.
L’Europe étonne les autres continents par sa
passion pour la conservation des monuments du passé, et de
ses traditions, qui peuvent paraître des fossiles. Or, pour
être solide et fraternelle, l’Europe a aussi un « patrimoine
culturel » qu’elle peut faire revivre dans une logique
d’innovation favorable aux femmes, et cela sans retour à des
prohibitions qui nous seraient insupportables.
Ainsi, l’instauration d’une charte des
droits et devoirs des parrains et marraines à l’échelle
européenne serait une innovation législative très utile,
pour protéger à la fois les parents en détresse, les
individus nostalgiques de la procréation mais n’ayant pas
accès à la parentalité naturelle pour une raison ou une
autre, les enfants dans leur réel besoin de familles larges
et stabilisantes, les seniors dans leur vocation à guider la
jeunesse, malgré leur affaiblissement physique. A titre de
parrains, tous les adultes, seuls ou en couple, devraient
pouvoir protéger des enfants en manque de garanties
parentales, soit nés de couples éphémères, excessivement
instables ou dangereux, soit à naître, et ceci
éventuellement à leur domicile. Combien de femmes trop
indépendantes pour parvenir à fonder un foyer, mais
néanmoins convaincues d’avoir « droit » à la reconnaissance
d’un enfant en propre, seraient comblées… Et peut-être
autant d’hommes, désireux de tendresse et de postérité. Ceci
permettrait de ne sacrifier aucun des droits individuels
dont l’Europe est fière, ce serait un terrain d’entente
unique entre idéologies et religions diverses ; cela
rétablirait la confiance entre les élites et le peuple ;
cela constituerait une véritable mesure de prévention de la
détresse psychique individuelle, si caractéristique de la
dégradation de la santé publique dans nos contrées. Et la
France serait à nouveau admirée et respectée, alors qu’elle
joue, suicidaire et ridicule, à Sodome et Gomorrhe.
[2] Entretiens de MM. Kouchner et Jouyet avec Mme Gisèle
Halimi, Présidente de "Choisir la cause des femmes" (16 mars
2008)