Israel Shamir

The Fighting Optimist

La gauche, la droite et Mammon

 La gauche, y compris la gauche communiste, est manipulée par les super-riches dans leur propre intérêt. Ceux-ci conspirent pour détruire la tradition et créer un ordre collectiviste et despotique, à l’échelle mondiale, soumis à leur férule, et la gauche n’est qu’un ramassis d’idiots utiles pour ces grippe-tout assoiffés de pouvoir politique. Voilà la thèse du nouvel ouvrage de Kerry Bolton “La révolution par le haut”, publié par la maison traditionaliste Arktos (qui publie également Evola et Alain de Benoist). Bolton nous sort tout un tas de chiffres  et de numéros de compte en banque (enfin, presque) pour prouver que le féminisme, le communisme, les révolutions orange, le mouvement gay et autres dissidences recuites sont tous sponsorisés par les oligarques, que ce soit Soros ou Rockefeller.

C’est de la même farine que les célèbres Protocoles, dont les auteurs prétendaient que la gauche, les révolutionnaires et les dissidents émargent sur les fiches de paie des banquiers. Mais les Protocoles pointaient les juifs comme les conspirateurs ultimes et l’église comme la victime ou le dernier rempart contre les conspirateurs. Bolton ne va pas jusque là, son discours est dûment aseptisé et laïcisé: point de mention de juifs ni d’église (ce qui en soi est suspect, dans la mesure où l’auteur est un théologien patenté), mais à la base, c’est donc la même litanie de droite qui revient, juste un peu plus ennuyeuse que les versions antérieures.

D’accord, une partie des accusations de Bolton se justifie, mais son parti pris mine l’ensemble. Certes, la guerre de la gauche contre la famille, l’église et la tradition pourraient bien contribuer au triomphe des nantis. Mais que fait la droite? C’est la droite capitaliste qui détruit l’essence de la famille, de l’église et de la tradition, tout en les brandissant du bout des doigts. La gauche a des accès de flirt avec Mammon, aujourd’hui comme hier,  mais à droite c’est une relation incestueuse systématique. Les riches lâchent la bride aux dissidents de gauche sur des questions mineures parce qu’ils veulent les mater, comme on jette des sucres aux chiens de garde pour qu’ils arrêtent de montrer les dents. Les gauchistes méritent souvent notre mépris, mais les droitistes sont pires.

Un traditionnaliste ne devrait pas commettre une faute aussi grave. J’ai un faible pour les traditionnalistes et les conservateurs radicaux, les disciples de René Guénon, de Julius Evola ou d’Alexandre Douguine. Ils sont radicalement contre le mammonisme, le culte des richesses. Et ils sont tellement extrémistes que l’extrême gauche peut parfaitement fraterniser avec eux. Ils ont perdu la bataille vers 1930, mais ont repris du poil de la bête depuis. Bien souvent, leurs analyses politiques sont pointues, ils faut le reconnaître, indépendamment de leur vision globale du monde. Une maxime récente de Alain de Benoist devrait le faire admettre parmi les vrais hommes de gauche: “le principal ennemi, c’est au niveau économique le capitalisme et la société de marché, au niveau philosophique, l’individualisme, sur le front politique, l’universalisme, sur le front social, la bourgeoisie, et sur le front géopolitique, l’Amérique.”

Bolton ne s’est pas aperçu, apparemment, que le monde a changé, depuis 1870, ou même 1903. A l’époque on pouvait dire que “le socialisme a été utilisé par les nouveaux riches pour miner l’ancienne classe dirigeante et pour [instaurer] la dévotion envers le veau d’or comme sens de l’existence.” Aujourd’hui, nous n’avons plus que des mammonistes comme classe dirigeante, et il n’est pas honnête d’attaquer les dissidents de gauche au motif qu’ils font le sale boulot pour les mammonistes, tout en donnant quitus aux opulents droitistes  qui sont les véritables grands prêtres de Mammon.

L’attaque de Bolton contre le marxisme boite du même pied. Il argue que tant le Big Buisiness que le marxisme ont une vision dialectique de l’histoire, et que c’est pour cela que les capitalistes soutiennent les mouvements socialistes. Mais il y a une autre explication: c’est l’histoire, ou plutôt le processus historique, qui est objectivement dialectique, et si les capitalistes investissent quelques deniers sur certains militants socialistes, c’est parce qu’ils veulent les retourner et prendre le contrôle de cette mouvance dangereuse!

Il va jusqu’à prétendre que “les marxistes croient que le socialisme ne peut pas émerger dans une société paysanne”. Effectivement, c’est ce que croyaient certains marxistes, mais ça se passait avant Lénine, Mao et Castro, qui  n’en sont pas moins marxistes. Bolton reste fixé sur l’aube du XX° siècle. Il s’appuie sur Spengler et le cite: “tous les partis radicaux deviennent nécessairement des outils dont la Bourse sait se servir… ils attaquent la tradition pour le compte de la Bourse.” Mais Spengler écrivait cela avant la Révolution russe, qui a porté des coups décisifs au pouvoir de l’argent, et Bolton continue à le psalmodier.

Bien sûr, l’argent sait comment se servir de certaines personnalités radicales, mais les autres, et principalement les communistes, ont décapité la Bourse. Quand Bolton-Spencer pontifie sur le thème “il n’y a pas de mouvement communiste qui n’ait pas agi dans l’intérêt de la finance”, c’est à peu près de la même teneur que lorsque Christophe Colomb affirmait que Cuba fait partie de l’Inde ou du Japon.

Bolton n’apprécie pas Platon, parce que c’était un collectiviste, et qu’il croyait à une certaine égalité entre hommes et femmes. Voilà un point de vue de libéraux dévots du marché, qui nous expliquent que Platon était le père du totalitarisme. Et voilà comment Bolton tombe sous deux des critères d’Alain de Benoist au moins. 

L’un des chapitres les plus consternants et regrettables du livre de Bolton est celui qui traite des bolcheviques et de la Révolution russe. C’est à peu près un copier-coller d’une brochure des années 1920. Les bolcheviques ont été parrainés par les banquiers de New York, qui ont applaudi à la révolution russe, d’après Bolton. Il cite à l’appui une lettre de félicitations du banquier Jacob Schiff au New York Times, datée du 18 mars 1917, où celui-ci “se réjouit de savoir que les Russes se sont enfin débarrassés de l’oppression autocratique grâce à une révolution qui a su éviter presque toute effusion de sang.”

 Ainsi donc, Bolton n’est pas au courant de la profonde différence entre la révolution de février 1917 (promue par les riches franc-maçons russes) qui fut effectivement encensée par les financiers occidentaux, et la révolution bolchévique d’octobre, qui détricota le complot de février. Il ignore que c’est Arnold Toynbee qui fait la même lecture du phénomène bolchevik que les traditionnalistes à propos de la révolution en général, ce qui rejoint aussi la pensée de Pyotr Savitski, le fondateur de l’eurasianisme, et celle de Alexandre Douguine, qui est actuellement le phare de la pensée traditionnaliste contemporaine.  Tous se rejoignent pour interpréter les bolcheviks comme les véritables représentants de l’esprit russe se dressant contre le défi occidental.

 Bolton nous répète la version des Russes blancs, des émigrés des années 1920, sans aucune distance critique. Il glorifie l’amiral Koltchak, qui s’était nommé “chef suprême de la Russie”, mais Koltchak était rentré en Russie depuis les USA, comme Trotsky, et il a été considéré comme un agent américain. Bolton parle de l’abominable terreur rouge, et des atrocités rouges, mais les rouges avaient été bien plus bénéfiques pour le peuple, les paysans et les ouvriers que les blancs. Les troupes de Koltchak ont été réputés si infâmes qu’elles ont réussi à soulever les Sibériens, qui étaient complètement étrangers à la politique. Les troupes blanches ont tiré sur les ouvriers de l’industrie, et pendu les paysans, parce qu’ils étaient imbibés de haine de classe. Bolton couvre même d’éloges Ataman Semyonov, qui était un commandant blanc extrêmement cruel.

Bolton condamne les USA parce qu’ils n’en avaient pas fait assez pour écraser les bolchéviks après la révolution. En fait, la Russie, c’est un gros gros morceau, et les Américains n’étaient pas chauds, juste après être entrés en guerre contre l’Allemagne. Pas besoin d’être un coco masqué pour être contre les interventions étrangères, il devrait le savoir après les raclées administrées par l’Irak et l’Iran. Bolton n’a pas compris que ce n’aurait pas été une partie de plaisir, parce que les rouges étaient bien plus populaires que les blancs, parmi les masses. La guerre civile, c’est une des formes que peut prendre la démocratie, une forme extrême, certes: les gens se mettent parfois  à voter à balles réelles, pour en finir avec les ballotages. Et si les communistes ont gagné dans la guerre civile russe, c’est parce que le peuple était avec eux, certanement pas parce que quelques banquiers de New York les soutenaient.

Après leur victoire, les bolchéviks n’ont pas vendu leur pays aux sus-dits. Bien au contraire, ils ont mené la Russie à sa pleine indépendance économique. Bolton cite Armand Hammer qui disait qu’il “n’avait jamais pu discuter avec Staline parce que c’était quelqu’un qui n’entrait pas en affaires. Staline considérait que l’État était capable de tout prendre en mains sans le soutien des concessionnaires étrangers et des entreprises privées”. Bolton reconnaît aussi que Staline refusait de négocier avec le Conseil pour les Affaires Etrangères (CFR) et de s’intégrer dans le Nouvel Ordre Mondial, ou même d’en débattre. Mais Staline n’était-il pas un concentré de communisme? On aurait pu penser que ce cas avéré aurait dû amener Bolton à reconsidérer sa thèse bien aimée, mais cela ne s’est pas produit.

Bolton se réfère aussi à Grose, qui écrivait que l’URSS avait repoussé tous les appels à établir un États mondial, et que la Guerre Froide a été tout à fait réelle, dans la mesure où “il s’agissait en profondeur de l’affrontement entre les mondialistes et le bloc soviétique”, nullement d’une “conspiration pour égarer le monde.”  Voilà qui a du sens, mais après cela, le voilà qui revient à sa rengaine selon laquelle la gauche n’est qu’un outil du grand capital!

Notre auteur règle donc son compte à la révolution russe, puis s’intéresse  à plusieurs mouvements dissidents et tente de prouver que c’étaient les hyper-riches qui les manipulaient. Tout y passe: Marcuse, et les féministes, et les drogues, et le rock and roll, et l’art moderne, et le rapport Kinsey, la révolution psychédélique, le sexe et le porno, Adorno et l’école de Francfort, la LSE (London School of Economy), les ONG et la NED (National Endowment for Democracy), autant d’entités mises en branle et orchestrées par la société ultra secrète des ultra riches ultra dévots de Mammon. Mais tout ce qu’il arrive à montrer, c’est qu’effectivement certaines d’entre elles ont reçu des encouragements, des gages ou des  soutiens financiers, c’est tout.

Il y a bien une part de vérité dans ses accusations: oui, il y a de l’argent qui passe de main en main. Mais il y a des explications plus simples que les histoires de complot des adeptes du Kali Yuga. Afin de préserver le capitalisme, leurs privilèges et l’inégalité sociale, les élites occidentales se sont bien efforcées de distraire l’attention du peuple, surtout de la jeunesse sujette à la révolte, et des plus dynamiques.  Qu’ils se droguent et se draguent, qu’ils picolent tous en rond et s’éclatent toute la nuit, le lendemain ils ne risquent pas de faire la révolution, ni de vouloir le moindre changement significatif. Les mouvements de la pseudo-gauche, et l’agenda des pseudo-radicaux ont été soutenus en sous-main afin de maintenir la population aux antipodes d’une véritable radicalisation. Les gens au pouvoir préfèrent nettement débattre de la théorie du genre plutôt que de la répartition de la richesse.

Et il y a des conspirations, et les gens qui bricolent des plans secrets d’action, ça existe. Les agences de renseignement, en particulier la CIA, adorent mettre un doigt dans chaque pot de confiture qui passe à leur portée. Il est parfaitement établi que la CIA a fait la promotion de Jackson Pollock, le peintre dit “abstrait”, brandi comme la preuve de la puissance culturelle de l’Amérique face à l’américanophobie des Européens. La CIA a dépensé beaucoup d’argent pour l’essor de la sous-culture jeune, afin de miner les soviets, du moins c’est ce qu’ils disent.

 La NED est “ouvertement” une conspiration financée par l’administration US pour compléter les efforts de la CIA en vue de miner les régimes inamicaux.

Cependant, cela ne prouve pas qu’il y ait une méga conspiration des super-riches pour mettre en place le gouvernement mondial, non. Il y a toutes sortes de complots, grands et petits, avec des tendances et des projets divers, qui ne sauraient se réduire à une seule volonté perverse.

Au final, malgré toutes ces remarques, on pourra trouver dans le livre de Bolton quelques pages intéressantes, qui se laissent lire, à condition d’y ajouter … son grain de sel.

Traduction: Maria Poumier

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