Israel Shamir

The Fighting Optimist

Le bon virage

 – « Non, tu finis d’abord ta viande et tes légumes; et tu ne sors pas le fromage de ton sandwich, il ne doit pas rester de pain dans ton  assiette ». Voilà comment nous traitons le gosse qui cherche une échappatoire pour arriver plus vite au dessert. En prendre et en laisser, ce sont de mauvaises habitudes, à la table familiale.

Et ça vaut pour les colons israéliens et les nationalistes juifs aussi. Enfin, après si longtemps, ils ont commencé à reconnaître les avantages d’un seul Etat de la Mer au Jourdain, au lieu d’un ghetto juif et des bantoustans arabes. C’est ce que nous explique le rédacteur d’Haaretz Noam Sheizaf dans un article justement intitulé « Fin de partie » (Endgame). Parmi les nouveaux adeptes de l’Etat unique, on trouve le député Rubi (Reuven) Rivlin, qui a dit : il est plus souhaitable pour les Palestiniens de devenir citoyens de l’Etat que pour nous de partager le pays en deux » ; et l’ex-ministre de la Défense Moshe Arens est prêt à garantir la citoyenneté israélienne aux Palestiniens de Cisjourdanie. Ce sont des poids lourds dans la politique israélienne, et ils sont soutenus apparemment par d’autres membres du Likoud tels MK Tzipi Hotovely, un représentant des colons, Uri Elitzur, des rabins comme Froman de Tekoa, et même, jusqu’à un certain point, par l’idole des colons Hanan Porat.

Ils parlent d’offrir à 2,5 millions de Palestiniens de Cisjordanie la citoyennenté israélienne et tous les droits afférents. C’est un pas dans la bonne direction, que nous devrions approuver. Certes, c’est insuffisant, mais c’est un début à prendre en compte. Malheureusement, certains de ces juifs veulent quand même « en prendre et en laisser ». Adi Mintz, ancien directeur général du Conseil de Yesha, voudrrait qu’israël annexe seulement 60 % de la Judée et de la Samarie, dont seuls les 300 000 habitants palestiniens auraient la garantie de la nationalité israélienne. C’est trop peu et trop tard. Ce schéma tiré par les cheveux n’a aucune chance d’être accepté par les Palestiniens ni par personne, de toute façon.

« Si tu veux la terre, tu la prends avec ses habitants » : telle était la réponse de Glubb Pasha en 1948. Commandant de la Légion Arabe, ils fut obligé de se rendre aux Juifs dans la Vallée de l’Ara.

Les Juifs voulaient –comme encore aujourd’hui- la terre mais sans les habitants. Il refusa. Les Juifs transigèrent un temps, et les habitants du Wadi Ara restèrent chez eux, reçurent la nationalité israélienne et prospérèrent. Voilà le modèle à suivre. Autrement, ce qui restera de la Palestine, ce sera seulement des quantités de gens bouclés dans de minuscules enclaves.

 Toute la Palestine et tous les Palestiniens qui y vivent, voilà un minimum, tout à fait réalisable. C’est beaucoup moins que ce que les Palestiniens veulent, parce qu’ils ont raison de vouloir voir les réfugiés revenir chez eux du Liban, de Syrie et de Jordanie. Les Palestiniens veulent aussi récupérer leurs propriétés perdues en vertu des lois racistes, en particulier par la loi sur les biens des absents. Mais ils seront en bien meilleure position pour se faire entendre quand ils seront 4 ou 5 millions de Palestiniens à voter en Israël.

Même les plus accommodants et cultivés parmi les juifs nationalistes n’ont pas envie d’inclure Gaza, parce qu’il s’agit de très peu de terre avec des tas de Palestiniens. C’est  pourtant un obstacle à une véritable solution, mais il est probable que même l’absorption de toute la Cisjordanie, avec le gain de la nationalité pour tous ses habitants actuels, sera un premier pas dans la bonne direction. En même temps, la réintégration de Gaza pourrait commencer graduellement, pour s’étendre sur un an ou deux ; à la fin de cette étape, Gaza serait parfaitement intégrée, et ses habitants pleinement agréés.

Est-ce que c’est possible, ou bien s’agit une fois de plus d’une « arête sioniste fichée dans notre discours pour répandre la confusion », comme l’écrit notre ami Gilad Atzmon ? Allons-y prudemment, dirais-je.Un seul Etat, c’est bon pour les Palestiniens, et c’est ce que la majorité préfèrerait, plutôt que la soi-disant indépendance sous la férule de Mahmoud Abbas ou même d’Ismaël Haniye. Mais c’est aussi une bonne solution pour les Juifs, pas seulement pour les Palestiniens. C’est bon pour les affaires, c’est bon pour le demi-million de colons qui pourraient rester chez eux. C’est bon pour les juifs orientaux qui retrouveraient leur place dans leur milieu arabe natal.  Et c’est bon pour les Russes qui sont de toute façon considérés comme des « juifs de seconde classe ». C’et bon pour les juifs honnêtes, qui y trouveront la paix de l’esprit. Leur délire de persécution s’atténuera, espérons-le du moins… Pour faire court, les Juifs n’auront pas à regretter grand-chose, de même que les Sud Africains blancs ne regrettent pas l’époque de l’apartheid. La paix avec les voisins, voilà qui permettra une intégration pleine et entière dans la région, et l’intégration est généralement bonne pour les juifs.

 

Un seul Etat, ce n’est pas l’apocalypse ni la fin du monde. C’est parfaitement faisable, et c’est une évolution mutuellement profitable. Nous devrions encourager ces juifs nationalistes qui plaident pour un seul Etat. Pourquoi cela n’a pas été envisagé jusqu’à maintenant ? Voilà qui relève plus de la psychologie que de la realpolitik. Traditionnellement, les juifs sont opposés aux mariages mixtes, depuis le temps d’Esdras, qui avait chassé tous les couples mixtes de l’Etat juif naissant [au Vème siècle av. J-C]. Avec le déclin de la religiosité juive, les juifs nationalistes ont hérité de ce trait. Le nationalisme juif a pris corps au XIXème siècle : les juifs nationalistes (ou « fiers de l’être », comme ils disent) partageaient la répugnance de Hitler pour le métissage et sa peur d’une dilution de leur « race pure ». Ils croient à juste titre que la coexistence pacifique entraînera le mélange, et par conséquent la dilution du précieux sang juif, ou de la race juive, ou de l’ADN juif, ou de tout ce qu’on voudra. Effectivement, aux USA, en Russie, en Europe, il y a 50% de  mariages mixtes. Si la guerre est le seul moyen pour éviter le métissage, allons-y pour la guerre, voilà leur conclusion. La guerre a cela de bon qu’elle « empêche l’évaporation de la société israélienne », écrit l’historienIlan Pappe.

Ce judaïsme national-socialiste et belliciste est périmé, il est miné par l’américanisation d’Israël d’un côté de la ligne verte, et par l’appel de la terre de l’autre côté. Les colons, des rustiques, vivent tout près des endroits les plus exquis de la Palestine. Il n’est pas étonnant que pour certains d’entre eux l’appel de la terre soit devenu plus important que l’appel du  sang. Pas seulement le sang à verser, mais aussi le sang à mêler. En fait, le propriétaire de Haaretz, Amos Shocken, a écrit en faveur de la pleine intégration et assimilation mutuelle de Juifs et Palestiniens.Le livre pionnier de Shlomo Sand L’Invention du Peuple juif, qui en finit avec le concept de race juive antique et pure, a un succès étonnant parmi les juifs israéliens, qui sont apparemment prêts à recevoir ce message.

Un lecteur étranger pourra être interloqué par le soutien des nationalistes juifs à cette idée rejetée avec tant de rigidité par la gauche sioniste israélienne. Mais pour nous les Israéliens, cela n’est pas si étrange, vu l’effondrement moral et organisationnel de la gauche sioniste au cours de ces dernières années. Après tout, la gauche sioniste nous a donné la Nakba sous Ben Gourion, puis la prolifération des colonies sous Rabin et Barak. C’est aussi la gauche sioniste qui a inventé le Mur avec le slogan d’apartheid : « nous ici et eux-là-bas ».

Ali Abunimah nous a judicieusement rappelé qu’ « en Afrique du Sud, ce ne sont pas les critiques traditionnelles de gauche contre l’apartheid qui ont conduit au démantèlement du système, mais le parti national, qui avait édifié l’apartheid comme un axe. » En fait, le libéralisme [au sens américain de ‘gauche’] ne mène nulle part, c’est une attitude mi chou-mi chèvre. Parmi les colons il y a bien des éléments indigestes, mais ils ne sont pas pires que l’Israélien moyen. Et il y en a même beaucoup qui sont humains, parfaitement ! Leurs voisins palestiniens le savent.

Ainsi Raja Shehadeh achève son merveileux livre Palestinian Walks sur la rencontre charmante avec un jeune colon qui cherche quelque chose à fumer. En passant de l’un à l’autre, le joint se fait calumet de la paix.

Gilad Atzmon et Ali Abunimah affirment tous les deux que les nationalistes juifs s’en tiennent à « un Etat juif démocratique» au lieu de « un Etat pour tous ses citoyens ». C’est vrai. Un Etat juif démocratique, cela veut dire démocratique pour les juifs, et juif avec tous les autres. Cependant, Lincoln et ses contemporains qui affranchirent les esclaves ne s’attendaient pas à ce qu’un homme noir soit un jour président des USA, ce qui est pourtant arrivé grâce à la dynamique qu’ils avaient libérée. De la même façon, dans le cas présent, laissons donc des millions de Palestiniens  s’inscrire sur les listes électorales, et les problèmes mineurs trouveront leurs remèdes.

Nous devrions encourager les « One-Staters » nationalistes. C’est peut-être le moment d’organiser une Conférence Pour Un Seul Etat, comme nous en avions tenue une à Lausanne, il y a quelques années, mais cette fois-ci avec les colons et avec le Hamas, et avec tous ceux qui veulent vivre dans Une Seule Palestine, complète, pour reprendre le terme de Tom Segev.

Un seul Etat? Non, ce n’est pas l’apocalypse ni la fin du monde. C’est parfaitement faisable, et c’est une évolution mutuellement profitable. Nous devrions encourager ces juifs nationalistes qui plaident pour un seul Etat.

Traduction: Maria Poumier

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