Israel Shamir

Ideas that will Derail the descent to Barbarity

Le loup, l’agneau et le serpent Ouroboros

[Pourquoi ne pas appliquer partout la Solution à Deux Etats proposée par Avnery, dès lors qu’elle serait réalisable en Palestine ?…]

 

Ayant souvent l’occasion de rencontrer Uri Avnery lors de manifestations en Israël et dans des villages palestiniens, j’en suis venu à admirer tant l’octogénaire ingambe que le symbole du camp israélien de la paix. Mais j’aime encore plus le lire, pour sa plume déliée et sa faconde capable de rendre digestes jusqu’aux idées les moins acceptables qui soient.

 

Bertolt Brecht a écrit : un propagandiste idéal pourrait faire lécher de la moutarde à un chat, fût-ce en administrant au pauvre animal un lavement à la moutarde. Le dernier article d’Avnery, intitulé L’Etat bi-national [1] est un exercice du même genre : il veut nous voir aimer et admettre l’Etat juif, car (prétend-il), le sort des Palestiniens serait (encore) pire, n’eût-il existé.

 

Pourquoi serait-il préférable, pour les Palestiniens, d’être enfermés dans leurs minuscules enclaves, plutôt que d’être les citoyens égaux de la Palestine dans son entièreté ? En une pirouette périlleuse, Avenery marque une nouvelle révolution dans le discours public et proclame : les juifs ne peuvent vivre avec des non-juifs. Le Juif et le Goy sont comme le loup et l’agneau ; si vous voulez que le Loup habite avec l’Agneau, prière de fournir un nouvel agneau chaque jour. Il y avait, j’imagine, une petite divergence d’opinion sur qui des deux était un loup (les sionistes classiques revendiquaient la peau du mouton), mais Avnery ne nous laisse aucun doute possible : s’ils vivent ensemble, le Goy se fera avoir par le Juif. Selon ses propres termes, « Dans un Etat commun, s’il doit y en avoir un jour, les Juifs domineront l’économie et la plupart des autres aspects de l’état, et ils feront tout afin de préserver leur situation. »

 

Eh bien, dites-moi : n’est-ce pas là ce que pensent bien des gens, dans bien des pays ? Ils font remarquer la domination juive sur Hollywood et les médias, ainsi que dans la banque et les finances, depuis Moscou, avec ses oligarques, jusqu’à New York et Washington, et ils concluent, à l’instar d’Avnery : les juifs ne peuvent vivre dans un seul Etat avec les non-juifs, car les juifs finiront par dominer l’économie et la plupart des autres manifestations de l’Etat [2]. Généralement, ces gens en appellent au transfert des juifs, eux aussi. Toutefois, jusqu’à la publication récente de l’article sismique d’Avnery, cette opinion était efficacement bannie de la grande majorité des sites Internet et des médias imprimés. Aujourd’hui, Counterpunch a mis cette opinion à la disposition du lecteur averti, et aucun des affidés du gang de l’AntiDefamation League n’a exprimé ni choc ni dissentiment. Et il est de fait que si vous soutenez le sionisme, vous pouvez exprimer toutes les opinions possibles et inimaginables, même celle voulant que « les juifs ne peuvent  vivre dans un même Etat avec des non-juifs. »

 

L’Etat juif d’Amérique (Jewish State of America – JSA) n’a pas besoin d’être d’un seul tenant : il peut utiliser le modèle créé par les juifs pour les goyim de Palestine. Toutefois, les citoyens des JSA ne devraient pas avoir le droit de voter aux Etats-Unis, ni d’influencer le discours politique de ce pays, ni d’y détenir des biens, afin d’obtempérer pleinement aux idées d’Avnery sur la Palestine. Leurs propriétés à l’extérieur des frontières doivent être traitées de la même manière que l’Etat juif en Palestine a traité les biens des Gentils. Cela résoudra le principal problème qui se dresse sur le chemin de la démocratie en Palestine, telle que portraiturée par Avnery, à savoir le fait que « la juiverie américaine détient une immense puissance politique, économique et médiatique, et elle n’est pas prête à y renoncer avant longtemps ». La puissance de la juiverie américaine, confinée à l’intérieur des frontières des JSA, importerait peu au reste du monde. Cela résoudra le second problème soulevé par Avnery : « Les Arabes sont de plus en plus les marionnettes de l’Occident » car, les juifs ayant été précautionneusement enfermés dans les JSA, les Etats-Unis pourront s’occuper de leurs propres intérêts et deviendront les meilleurs amis des Arabes.

 

Si cela ne suffisait pas, des Etats juifs peuvent être créés ailleurs, aussi (pourquoi pas ?) : l’Etat juif de France, l’Etat juif de Russie, l’Etat juif d’Allemagne… car l’approche avnérienne de la Palestine renferme un message universel. (Les Allemands ont, effectivement, tenté de créer un Etat juif en Pologne, probablement pour les mêmes raisons altruistes ?)

 

C’est alors que nous serons à même de déconstruire l’Etat juif en Palestine. Les nationalistes juifs extrémistes  des colonies feront leur baluchon et prendront le chemin du retour vers Brooklyn (qui fera, n’en doutons pas, partie intégrante des JSA…), tandis que des millions d’habitants ordinaires de la Palestine, d’origine juive ou autre, pourront vivre ensemble en paix.

 

 

II

 

En effet, la construction astucieuse d’Uri Avenery est bâtie sur un mirage.

 

Avnery dit : « D’après l’idée bi-nationale, le territoire situé entre la Méditerranée et le Jourdain – la Palestine / Eretz Israel – constituera à nouveau un seul Etat, comme à l’époque du Mandat britannique, avant 1948. » Mais il ne s’agit absolument pas d’une « idée » novatrice : c’est la seule et triste réalité existant sur le terrain. L’Etat d’apartheid réellement existant occupe le territoire, si bien que cet Etat doit être démocratisé, et non pas créé (ça, c’est déjà fait…)

 

Il dit aussi : « A la base, il s’agit d’un clash entre le mouvement sioniste et le mouvement national arabo-palestinien, c’est une guerre entre deux peuples nationalistes ». Voilà une tentative de créer un symétrie là où n’y en a aucune. Les Palestiniens sont un peuple réellement existant, doté de sa langue, de sa littérature, de sa culture, cultivant ses oliviers sur ses propres terres. Ils n’ont que faire du nationalisme. Les « juifs d’Israël » ne sont rien, sans leur idéologie sioniste, méli-mélo d’immigrants divers dépourvus d’un quelconque élément unifiant. C’est la raison pour laquelle la comparaison établie par Avnery avec Chypre, la Yougoslavie, la Russie ou le Canada est trompeuse. Désionisés, les « juifs d’Israël » deviendraient des Palestiniens, à l’instar des juifs américains, lesquels, désionisés, deviendraient tout simplement des Américains. Mais en aucun cas ils ne peuvent créer une nouvelle nation.

 

Non seulement la position d’Avnery est immorale, puisqu’il préconise l’égalité pour les juifs partout ailleurs qu’en Palestine – et leur suprématie, en Palestine – mais un Etat juif est une impossibilité, car dans tout Etat, il faut bien que quelqu’un bosse. Et je n’entend pas par là « travailler » dans la publicité, les soldes, l’immobilier et les services d’espionnage et de surveillance. Dans l’Etat juif établi en (sur la ?) Palestine, qui bosse ? Les Palestiniens, et des Chinois, des Thaïs et des Russes importés !

 

Le montage de bric et de broc s’effondre. La communauté russe d’Israël, forte d’un million d’âmes, est de plus en plus agitée. « Les élites israéliennes nous ont mis sur la paille. Ils ont sucé notre sang au moyen de leurs projets immobiliers ; ils nous tiennent avec leurs prêts hypothéqués, tout en nous tenant à distance de toutes les positions de réelle influence dans la société », écrit dans un éditorial Globus, un hebdomadaire russe habituellement docile. Tout aussi remuants sont les Nord-Africains, représentés par la « marche des mères isolées », car les néolibéraux Bibi Netanyahu et Ariel Sharon ont détourné l’approche habituelle qu’ont les juifs des goyim et l’ont appliquée à l’intérieur de l’ainsi dénommée « communauté juive » afin d’en pressurer jusqu’à consommation finale les éléments les plus faibles.

 

Le Loup a (encore) à manger ; lorsqu’il n’aura plus d’agneaux, il se bouffera lui-même, en commençant par sa queue, plus faible. Ce ne sera plus un Loup, mais plutôt un Ouroboros, ce serpent emblématique de l’Egypte et de la Grèce antiques, représenté la queue dans la gueule et se dévorant lui-même indéfiniment. Désormais, l’Ouroboros juif s’est d’ores et déjà dégluti lui-même jusqu’au cou. La solution « à deux Etats » d’Avnery est une manière de renforcer les positions de contrôle de la vieille élite ashkénaze, mais elle ne tient pas la route. La création de l’Etat juif fut une expérience géante, qui a apporté la preuve de la futilité d’une telle idée. Elle a démontré elle même, par l’absurde, son inanité et elle a révélé la véritable dichotomie du monde : non pas les juifs par opposition aux Gentils, mais les Loups par opposition aux Agneaux. Au lieu de créer un Etat des Loups, nous devons édenter les loups et vivre pacifiquement ensemble – en Palestine, aux Etats-Unis, en France et partout ailleurs.

 

III

 

Trop d’éléments, dans les écrits d’Avnery, viennent nous le rappeler : le sionisme et le nazisme sont nés d’un même désir de combattre le communisme. Il écrit :

 

« Le vingtième siècle a connu plusieurs « utopies » qui ont causé de terribles désastres. La vision communiste, par exemple, était basé sur la présomption qu’un être humain parfait existe ou que les êtres humains sont perfectibles. Elle s’est fracassée sur la réalité des êtres humains, qui sont imparfaits. Comme me le dit un jour le dirigeant (est) allemand post-communiste Gregor Gysi : « Nous avons tenté d’imposer un système parfait à des êtres humains imparfaits. Aussi avons-nous dû essayer de l’imposer y compris au moyen de la force. » C’est ainsi qu’un système de terreur vit le jour, et des millions de personnes furent exterminées, depuis l’Ukraine jusqu’au Cambodge ».

 

Comme si le système ô combien imparfait des adorateurs de Mammon, repus de consumérisme, d’égoïsme et d’aliénation, n’avait pas été imposé par la force ! Comme si le système de terreur instauré par les Etats-Unis n’avait pas massacré des millions d’êtres humains depuis Hiroshima jusqu’au Guatemala ! La préférence que manifeste Avnery pour l’anti-utopie sioniste me rappelle cet homme qui préféra épouser une mocheté au motif que la beauté est périssable !

 

Le sionisme est éminemment protéiforme. Il étend ses propagules dans toutes les options philosophiques. Il est représenté à l’extrême droite, qui dit « Sauver Israël est encore plus essentiel que défaire la gauche », et « Nous ne devons à aucun prix baisser la garde dans notre bataille contre le marxisme culturel, mais plus urgente encore que la guerre contre le marxisme est la nécessité de sauver Israël de ses propres dirigeants et de sa destruction totale [3] ». Il est présent dans la gauche, qui dit : « La cause d’Israël est la quintessence de la lutte marxiste de libération [4] ». Il est représenté par Jared Israel et une pléthore d’autres « libertaires », par les anarchistes d’Antifa, par les analystes financiers du Wall Street Journal et par certains pseudo-communistes d’Europe orientale, vieux potes de feu Robert Maxwell, agent notoire du Mossad. Si le sionisme n’était pas représenté dans la lutte extrêmement importante – primordiale – pour la Palestine, cela serait bien étonnant. Hélas, l’article d’Avnery confirme que le brave homme est un représentant de la ligne sioniste dans le camp de la paix. Cela ne doit aucunement nous surprendre, dès lors qu’il a attaqué un quotidien israélien qui l’avait qualifié de « non sioniste » et qu’il a gagné son procès ! Facétieux, Uri Davis l’a qualifié « d’unique citoyen juif de l’Etat d’Israël à même de produire un procès-verbal d’un tribunal attestant de ses références sionistes » !

 

Il existe un camp de la paix israélien non sioniste. En même temps que paraissait l’article d’Avnery, une de ses amies et membre du mouvement Gush Shalom, qu’il a créé – Yehudith Harel, de Tel-Aviv – a publié un appel passionné au retour des réfugiés palestiniens chez eux : « Cette ressource humaine, magnifique et riche, pourrait non seulement dynamiser l’économie locale, mais contribuerait, de surcroît, à notre richesse et à notre diversité culturelles », a-t-elle écrit. Mme Harel soutient l’Etat Unique, et elle en appelle à la « désionisation d’Israël, à l’égalité et au rejet de l’apartheid ». Il y a beaucoup d’Israéliens moins connus et moins privilégiés qui n’ont rien à faire dans l’Ouroboros autophage. Il faut les fédérer.

 

La création d’une version palestinienne de l’ANC de Mandela est de première urgence : elle intégrerait toutes les forces non élitistes dans un front uni. Le leadership palestinien autochtone devrait abandonner sa vaine quête de la Fata Morgana de l’ « Etat palestinien indépendant » et assumer la position clé dans cette nouvelle alliance.

 

[1]http://avnery-news.co.il/english

 

[2]http://www.calvin.edu/academic/cas/gpa/ley3.htm

 

[3]http://sm.org/exegesis

 

[4]http://www.g0lem.net/PHP/phpnuke/modules.php?name=Content&pa=showpage&pid=15

 

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